De l’usure mutuelle des corps- mémoire du corps féminin

De l'usure mutuelle des corps - mémoire du corps féminin

2021- vidéo, son, texte, 4min56

Des linges comme marqueur d’identité, des images orphelines et des corps dépeuplés.Des linges intimes, habités par l’être disparu où l’étoffe devient langage et écriture, où la parole disparue se matérialise par l’image tissée, sous le mythe de Philomèle et Procné dans les Métamorphoses d’Ovide : donner à voir une parole contenue, celle de la mémoire du corps féminin.Une articulation entre la voix et le silence,  entre le corps physique et le corps matérialisé. Révéler l’empreinte profondément encrée sous « nos étoffes de sang » (Jean Michel Vappereau, Etoffes, 1988) et la relation permanente entre tradition et mutation. « Ce qui fait linge » persiste au-delà de la perte, il est un discours sur la filiation. Comme à chaque clignement d’oeil par un soleil aveuglant, l’image manquante réside en ombre sur la suivante, effleurée par un voile en prolongement de son étoffe.

Des corps qui s’endorment côte à côte, des draps usés par le temps, des dernières secondes que l’on ne retient plus.

Qui vous a bordées, solitaires?

Depuis ce jour où les draps qui, autrefois, recouvraient le mariage, aujourd’hui les meubles vieillis de la maison, je vous aperçois.

des Corps solitaires, égarés sous mes doigts fatigués, inertes sous la peau froissée de mes phalanges.

des Corps dépeuplés, préservés de lumière, gardés de l’ombre que je leur ai apportée.

De l’usure mutuelle à la surface voilée, la mémoire du corps féminin. De l’usure au creux des mots, elles avaient appris à écrire au fil et à l’aiguille sur les draps débordants d’alertes aux corps qu’ils accueillent.

Sous leurs ongles, des tâches blanchâtres qui, bientôt devenues auréoles de leurs yeux, renvoient aujourd’hui des sujets inconnues.

Marquer les trousseaux de leurs initiales presque disparues.Une liseuse chiffrée aux premiers degrés de l’écriture, des robes chargées au point de bourdon, une matinée gravée d’un numéro matricule.

Elles s’arrachent, brûlantes, inscrivent les mots. D’un corps maintenu à celui affranchi, elles portent sur elles la mémoire, une empreinte sous l’étoffe de sang.

Au revers de l’enveloppe détachable, des corps en renaissance sous un projecteur scialytique.

Allongées, bordées du revers à leurs commissures, droites et solitaires, elles sont déjà en position de repos.

Je ne survis pas dans un lit simple. Un lit. Un tout petit lit. Un lit d’hôpital. Un lit de fin de vie. Un lit solitaire marqué de corps ensevelis.

Elle bascule lentement, de gauche à droite, mais personne ne la berce.

Chaque pli au carré, l’alèse, le dessus de lit, la couverture à quarante-cinq degrés sous un matelas aseptisé où mille malades se sont jetés. Des empreintes déposées, le moindre sillon perdu sous l’écume indolore.

Qui vous a bordées, solitaires?

Aux seules lettres enlacées, les passeuses se libèrent de leurs maux, arpentent et interrogent une dernière fois nos parures en péril.